L’épistémologie islamique, ou cette réflexion critique sur les sources du savoir, est loin d’être une doctrine figée. C’est une tradition vivante, qui n’a cessé de s’interroger sur les fondements et les limites de la connaissance. Aujourd’hui, son grand défi est de dialoguer avec la modernité scientifique et le pluralisme, sans renier ses racines. Peut-être faut-il pour cela retrouver cet esprit de curiosité et de débat qui a marqué son âge d’or.
Prenez l’exemple du Grand Ayatollah Seyed Mohamed Baqr Sadr, auteur d’ouvrages comme *Notre Philosophe* et *Notre Économie*, parfois surnommé le « troisième Aristote ». Emprisonné par Saddam Hussein, il a été un véritable révolutionnaire méthodologique au sein du chiisme du XXe siècle. Son ambition ? Transformer la pensée islamique d’un simple corpus religieux en un système intellectuel à part entière, capable de rivaliser avec les grandes idéologies séculières et de proposer un projet de société cohérent. Cette vision l’a naturellement éloigné du courant traditionnel dominant de son époque, faisant de lui une figure fondatrice pour les mouvements islamiques chiites engagés, notamment en Irak et au Liban. Pour lui, le savoir ne se consolide que par la recherche appliquée et une méthodologie rigoureuse.
Imaginez une école où l’enseignement se résumerait à mémoriser des textes vieux de plusieurs siècles, sans jamais encourager la réflexion ou la recherche. On se condamnerait alors à figer les mentalités. Cette approche risquerait de paralyser l’évolution des croyants, en les privant des outils nécessaires pour comprendre et s’adapter au monde contemporain.
C’est bien d’un enjeu crucial qu’il s’agit, qui touche à l’éducation, à la transmission de la tradition et à la place de la modernité dans le monde musulman. Cette tension est réelle, et elle se joue souvent dans la manière dont on transmet le savoir religieux.
Le constat est juste : se contenter d’apprendre par cœur, sans chercher à comprendre, contextualiser ou questionner, comporte des risques :
1. On forme des esprits qui répètent, plutôt que des esprits qui pensent. La tradition devient alors un fardeau, et non une source vivante d’inspiration.
2. On creuse un fossé entre des enseignements rigides et les réalités complexes d’aujourd’hui. Les fidèles peuvent finir par se sentir perdus, déconnectés, voire en rupture avec leur propre foi.
3. On verrouille l’interprétation religieuse, laissant croire que tout a déjà été dit. Pourtant, l’effort de réflexion personnelle – l’*ijtihād* – a toujours été au cœur de la tradition islamique classique.
Mais attention, il faut nuancer le tableau. Tout n’est pas si noir :
– La mémorisation a son importance. Connaître ses textes fondateurs est une base essentielle, dans l’islam comme ailleurs. Le problème survient quand on s’arrête à cette étape, sans passer à la suivante : comprendre, discuter, et relier ces textes à la vie.
– Toutes les institutions ne se ressemblent pas. De nombreuses écoles et universités dans le monde musulman – qu’on pense à Al-Azhar, à Najaf, à Qom, ou à certaines facultés en Tunisie, au Maroc ou en Malaisie – associent aujourd’hui l’étude des textes sacrés à des méthodes critiques, aux sciences sociales et à un dialogue fécond avec les savoirs modernes.
– Surtout, le débat existe, et il est animé. Depuis plus d’un siècle, des penseurs musulmans plaident pour un renouveau de l’interprétation. Ils s’efforcent de distinguer, dans les textes, ce qui relève de principes intemporels de ce qui est lié à un contexte historique particulier.
En somme, le risque que vous pointez existe bel et bien, et il pèse sur certaines approches de l’éducation religieuse. Mais il ne représente pas toute la réalité. Beaucoup œuvrent aujourd’hui à réconcilier fidélité aux sources et ouverture intellectuelle. Leur enjeu est de montrer que l’islam porte en lui les ressources pour un dialogue constructif avec la modernité – à condition de laisser sa place à la raison, à la recherche et à une lecture vivante des textes.
Le vrai blocage, finalement, n’est pas dans la religion elle-même, mais dans certaines façons de l’enseigner. Quand on fige la méthode, on fige la pensée. Et une tradition qui cesse de se questionner finit par s’éloigner de ceux-là mêmes qui devraient la porter.
Par Cheikh Chérif MBALLO
Chercheur
Directeur du Centre Islamique de Recherche et de Documentation
(CIRED)











