Après l’afflux de 60 000 migrants en quelques heures à Ceuta, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a dénoncé « les mafias de trafiquants d’êtres humains » qui auraient profité d’une décision de justice interdisant les refoulements au large de l’enclave. Sous pression de ses alliés européens, Madrid a annoncé vendredi en début d’après-midi que 37 500 migrants avaient déjà quitté l’enclave espagnole.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez est arrivé vendredi 31 juillet un peu avant midi dans l’enclave espagnole de Ceuta, accueillis par des insultes venus d’un groupe d’une quarantaine de manifestants venus l’accueillir. Depuis la veille, la ville autonome est sous tension avec l’arrivée en quelques heures d’environ 60 000 migrants en provenance du Maroc voisin.
Toute la journée, des milliers de personnes ont traversé la frontière qui sépare l’enclave espagnole du sol marocain. Sur les images, des personnes torse nu, en maillot de bain ou totalement habillées, sautent dans la mer depuis la digue de Tarajal surplombée de barbelés, délimitant les deux pays, et entreprennent la traversée à la nage. D’autres escaladent les barbelés ou longent la digue.
« Mesures en place pour des transferts »
La réaction espagnole n’a pas tardé. Alors que Madrid est sous pression de ses alliés européens, le ministère espagnol de l’Intérieur a annoncé vendredi en début d’après-midi que 37 500 migrants avaient déjà quitté l’enclave espagnole. « Départs de Ceuta vers le Maroc au 31 juillet, jusqu’à 15h30 (13h30 GMT) : plus de 37 500 », a indiqué le ministère de l’Intérieur dans un message envoyé à l’AFP.
Le ministère avait prévenu jeudi soir que le Maroc et l’Espagne allaient mettre en œuvre « des mesures pour le transfert » vers le Maroc « dès que possible, de toutes les personnes entrées illégalement à Ceuta ».

Cet afflux soudain et sans précédent de 60 000 personnes avait provoqué le chaos sur ce petit bout de terre de 18,5 km2 situé au nord du royaume chérifien. Cela représente « 70% de la population locale », a indiqué vendredi le président de Ceuta.
Rumeurs sur les réseaux sociaux
Pour Pedro Sánchez, cet afflux est lié à une interprétation malhonnête « par les mafias » d’une récente décision de justice. « Ce qui ressort des échanges que nous avons eus avec les autorités marocaines, c’est une lecture intéressée que les mafias de trafiquants d’êtres humains ont fait d’un arrêt de la Cour suprême » espagnole, a-t-il déclaré lors de sa visite à Ceuta.
Selon cet arrêt, « il n’est pas possible de reconduire à la frontière les personnes qui seraient arrivées en Espagne par la mer », a explicité le Premier ministre espagnol, ajoutant que la communication des trafiquants à ce sujet s’était « répandue comme une traînée de poudre ces dernières heures ».
Fin juin, la Cour suprême espagnol a en effet jugé illégaux les « renvois immédiats » des migrants qui tentent de rejoindre à la nage les enclaves de Ceuta et Melilla. Le texte qualifie d' »abus de pouvoir » l’acte d’interception en haute mer et de renvoi au Maroc sans procédure judiciaire préalable. Depuis cette décision, la Garde civile espagnole a affirmé à InfoMigrants qu’elle n’intercepte plus de migrants essayant d’atteindre les enclaves par la mer.
Les premiers témoignages tendent à donner raison au Premier ministre espagnol. Selon l’AFP, après des rumeurs amplifiées par les réseaux sociaux, des milliers de Marocains se sont rués sur Fnideq, la ville marocaine qui jouxte Ceuta, avec l’espoir d’entrer en Espagne.

« J’étais à Tanger, où je travaillais. Je me suis réveillée le matin et j’ai entendu dire que [le poste frontalier de] Ceuta avait ouvert à 22 heures [21h00 GMT, mercredi soir] », a raconté à l’agence de presse Fatima Zahra, une Marocaine, qui précise avoir été prévenue par des amis. « Nous nous sommes dit : tentons notre chance nous aussi ». Mais contrairement aux milliers de personnes qui ont réussi à franchir la frontière vers Ceuta, seul territoire européen en Afrique avec l’autre enclave de Melilla, Fatima Zahra et d’autres Marocains ont été refoulés.
Karim, autre candidat malheureux à l’émigration, a confirmé que beaucoup de gens « étaient à leur travail et soudain ils ont entendu dire que les frontières étaient ouvertes, que des jeunes étaient entrés et tout le monde s’est retrouvé ici ».
Abdelhakim, un autre Marocain renvoyé de Ceuta, a assuré avoir parcouru « 14 kilomètres à pied à travers les montagnes » pour parvenir à la frontière dont il pensait lui aussi qu’elle était ouverte.
L’Espagne exclue de l’espace Schengen ?
Dès jeudi soir, des tensions diplomatiques ont éclaté au sein des États membres. L’Italie a rapidement dit vouloir fermer l’espace de libre-circulation Schengen à l’Espagne, en dénonçant la « menace » de l’immigration clandestine. « L’Italie ne restera pas les bras croisés », a-t-elle affirmé sur X, sans préciser comment une telle mesure serait mise en place.
Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Luis Albares, a dénoncé dans la foulée la « démagogie » de Rome, annonçant la convocation vendredi de l’ambassadeur d’Italie à Madrid en signe de protestation.
Mais la Finlande a soutenu vendredi la proposition italienne. « L’Espagne a complètement échoué à protéger la frontière extérieure de l’espace Schengen contre les intrusions. Cela ne peut pas continuer », a écrit sur le réseau social X la ministre finlandaise de l’Intérieur, Mari Rantanen, membre de la droite populiste finlandaise. « Les pays qui ne remplissent pas leur obligation de protéger la frontière extérieure ne peuvent pas être membres de Schengen », a-t-elle poursuivi, appelant tous les pays européens à suivre la proposition de la cheffe du gouvernement italien d’extrême droite, Giorgia Meloni.
Le Danemark, par la voix de sa Première ministre, a aussi estimé que l’Union européenne devait envisager de suspendre l’Espagne de l’espace Schengen.
Du côté de la Suède, le Premier ministre Ulf Kristersson a déclaré vendredi que les autorités espagnoles devaient « reprendre le contrôle de la situation » à Ceuta, soulignant que le gouvernement scandinave était prêt à agir en cas d’aggravation de la situation.
Mais exclure un pays de l’espace Schengen n’est toutefois pas envisagé dans les textes européens. « Le système Schengen ne prévoit pas une telle disposition : un État ne peut pas unilatéralement exclure un autre », explique à l’AFP Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit à l’université française de Lyon 3.
La proposition italienne est balayée d’un revers de main à Bruxelles. Sollicité par l’AFP, un responsable européen indique ainsi « comprendre les inquiétudes de certains gouvernements » mais assure que la priorité est avant tout à « sécuriser les frontières extérieures » de l’UE.
La France et le Royaume-Uni proposent leur aide
Le chancelier allemand Friedrich Merz a lui déclaré attendre du Maroc qu’il « reprenne immédiatement les migrants en situation irrégulière » après l’afflux de 60 000 personnes vers l’enclave espagnole. « L’Espagne veut et doit reprendre la situation à Ceuta en main le plus rapidement possible. Je salue donc l’intention de l’Espagne de ne pas laisser les migrants en situation irrégulière accéder au continent européen », a dit le dirigeant conservateur dans un communiqué.

Le Royaume-Uni et la France ont quant à eux ont proposé leur aide à l’Espagne pour gérer cet afflux. « Nous prenons actuellement contact avec les autorités espagnoles afin de leur apporter notre soutien », a affirmé le Premier ministre britannique Andy Burnham, sans préciser l’aide proposée.
L’entourage d’Emmanuel Macron a souligné que « la France se tient prête à apporter aux autorités espagnoles tout l’appui nécessaire, si celles-ci en expriment le besoin, y compris au travers (…) Frontex », l’agence de l’Union européenne chargée du contrôle des frontières.
Dans le même temps, le chef de l’État français a demandé à son ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, de « renforcer les contrôles à la frontière avec l’Espagne ». Le ministre a indiqué sur le réseau social X avoir dès jeudi soir « donné des instructions pour renforcer sans attendre les contrôles à la frontière espagnole » et activé la « Force Frontière d’intervention rapide pour des contrôles en profondeur ».








